Entrepreneurs sociaux et commerces de quartier : des parcours

Parcours d'entreprises du territoire

Un entrepreneur social est une personne qui construit une activité économique dont la mission sociale ou environnementale prime sur la seule recherche de profit, qu'elle choisisse ou non une structure reconnue par la loi de l'économie sociale et solidaire. Cette page raconte cinq parcours réels nés en Seine-Saint-Denis, ce qu'ils ont en commun et comment éviter de les lire comme des modèles automatiquement reproductibles.

Un entrepreneur social crée et dirige une activité dont l'objectif premier est de répondre à un besoin social, culturel ou environnemental, en s'appuyant sur des méthodes empruntées à l'entreprise classique : étude de marché, salariat, recherche de clients ou de financeurs. Cette définition, construite par des chercheurs et des réseaux depuis les années 1990, ne correspond à aucune forme juridique précise et ne se confond pas avec l'entreprise de l'économie sociale et solidaire (ESS) au sens de la loi du 31 juillet 2014, qui pose des conditions cumulatives sur la gouvernance et l'affectation des bénéfices. Cette page présente les définitions en usage, raconte cinq parcours réels d'entreprises nées en Seine-Saint-Denis à partir de sources publiques, dégage ce que ces histoires ont en commun, explique le rôle du parrainage entre pairs et propose une manière de lire ces parcours sans tomber dans le biais du survivant.

Qu'est-ce qu'un entrepreneur social : définitions et différence avec l'ESS

Le terme n'a pas une origine unique et recouvre, selon les auteurs, des réalités différentes : un individu, une organisation ou une méthode de résolution de problèmes sociaux. Il existe aujourd'hui plusieurs grandes familles de définitions, qui se complètent plus qu'elles ne s'opposent.

L'approche américaine : le « changemaker » d'Ashoka

La définition la plus ancienne vient des États-Unis. En 1980, l'économiste Bill Drayton fonde Ashoka, le premier réseau international de soutien aux entrepreneurs sociaux, et popularise l'idée du « changemaker » : une personne qui possède le potentiel de transformer durablement un secteur par une idée nouvelle, répliquée ensuite par d'autres organisations. En 1993, la Harvard Business School crée le Social Enterprise Knowledge Network et définit l'entrepreneuriat social comme toute stratégie menée par une organisation à but non lucratif pour générer des revenus au service de sa mission sociale, définition élargie en 2002 à toute forme d'entreprise, commerciale, associative ou publique, engagée dans une activité à valeur sociale.

L'approche européenne : le réseau de chercheurs EMES

En Europe, l'accent est mis davantage sur le caractère collectif du projet, sa gouvernance participative et l'encadrement de sa lucrativité que sur la personnalité du fondateur. Le réseau de chercheurs EMES (Emergence of Social Enterprise in Europe) a formalisé des critères économiques, sociaux et de gouvernance qui ancrent l'entreprise sociale dans une économie de ressources mixtes, combinant recettes marchandes, subventions publiques et dons. Ces critères sont aujourd'hui repris par le Mouvement des entrepreneurs sociaux, qui définit l'entreprise sociale comme une entreprise à finalité sociale ou sociétale et à lucrativité limitée, dont les profits sont réinvestis dans le projet, la rémunération du capital plafonnée et l'échelle des salaires encadrée.

Pourquoi un entrepreneur social n'est pas automatiquement une entreprise de l'ESS

En France, la loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l'économie sociale et solidaire donne pour la première fois un cadre juridique à une partie de ce champ, mais elle ne définit pas l'« entrepreneur social » : elle définit les conditions que doit remplir une entreprise, quel que soit son statut, pour appartenir à l'ESS. L'article 1 de cette loi pose trois conditions cumulatives, inscrites dans les statuts : un but autre que le seul partage des bénéfices, une gouvernance démocratique prévoyant l'information et la participation des associés, des salariés et des parties prenantes, et une gestion où les bénéfices sont majoritairement consacrés au maintien ou au développement de l'activité, avec des réserves obligatoires impartageables. Cinq familles de structures peuvent remplir ces conditions : les coopératives, les mutuelles, les fondations, les associations et certaines sociétés commerciales. Un entrepreneur social peut donc choisir une structure qui respecte ces trois conditions et relever à la fois de l'entrepreneuriat social et de l'ESS légale, mais il peut tout aussi bien créer une société commerciale ordinaire, qui poursuit une mission sociale dans les faits sans remplir les conditions de gouvernance démocratique ou de lucrativité limitée fixées par la loi de 2014 : cette société est alors un projet d'entrepreneuriat social au sens des définitions présentées plus haut, sans appartenir à l'ESS au sens légal du terme. Le ministère de l'Économie rappelle que l'ESS représente environ 10 % du produit intérieur brut et près de 2,4 millions de salariés en France, ce qui situe ce champ bien au-delà d'un ensemble de petites initiatives isolées.

L'économie sociale et solidaire en repères

  • Texte fondateur : Loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014, promulguée le 31 juillet et publiée le 1er août 2014
  • Conditions cumulatives : But autre que le seul partage des bénéfices, gouvernance démocratique, bénéfices affectés majoritairement au développement de l'activité, réserves impartageables
  • Familles concernées : Coopératives, mutuelles, fondations, associations et certaines sociétés commerciales
  • Poids économique : Environ 10 % du produit intérieur brut et 2,4 millions de salariés, selon le ministère de l'Économie

Cinq parcours réels d'entrepreneuriat social nés en Seine-Saint-Denis

Les histoires qui suivent sont racontées à partir de sources publiques : Wikipédia, sites institutionnels, sites des entreprises elles-mêmes et publications de la Caisse des Dépôts. Aucune citation n'est reproduite ici si elle n'a pas été trouvée, mot pour mot, sur l'une de ces sources.

Simplon.co, la formation gratuite au numérique (Montreuil, depuis 2013)

Simplon.co est fondée en 2013 à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, dans une ancienne usine, par quatre personnes dont Frédéric Bardeau, Andrei Vladescu-Olt et Erwan Kezzar. L'organisation forme gratuitement aux métiers techniques du numérique des personnes aux profils peu représentés dans la profession : personnes non diplômées, femmes, personnes en situation de handicap, réfugiés ou jeunes de quartiers défavorisés. Simplon.co développe un modèle économique hybride et un réseau de centres de formation, les « Fabriques », implantés dans des quartiers prioritaires et des zones rurales en France puis à l'étranger. L'organisation reçoit en 2014 un prix de l'innovation de la Ville de Paris, et plusieurs de ses formations obtiennent depuis le label « Grande École du numérique ». Ce qu'on en retient : une activité de formation professionnelle née dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis, construite autour d'un public éloigné du numérique plutôt que d'un marché préexistant.

Baluchon, la restauration solidaire (Romainville, depuis 2012)

Le projet démarre en 2012 dans le quartier Marcel-Cachin de Romainville, alors en pleine rénovation urbaine, avec l'association de préfiguration « À table citoyens ! », qui développe une offre de restauration à partir de produits frais et locaux. La ville de Romainville, qui cherche à renouer avec sa tradition maraîchère, met à disposition sa cuisine centrale désaffectée depuis dix ans. La structure fonctionne d'abord comme atelier chantier d'insertion, puis devient entreprise d'insertion fin 2014, une fois son volume d'activité suffisant. Quatre ans après son lancement, Baluchon a recruté 150 salariés en contrats d'insertion, la plupart issus de Romainville et de Seine-Saint-Denis, pour un chiffre d'affaires de 3,5 millions d'euros, et a depuis accompagné d'autres projets de transition alimentaire dans le même département. Ce qu'on en retient : une activité adossée à un marché réel (la restauration) et à une collectivité locale qui a mis un bâtiment à disposition, plutôt qu'à une subvention seule.

Les Relais, la restauration et la formation (Pantin, depuis 1992)

Fondé en 1992 à Pantin par Belkacem Kheder, ancien éducateur de rue, Le Relais organise dès l'origine une activité de restauration et un centre de formation destinés à des jeunes et des adultes exclus des circuits de l'emploi dans les métiers de bouche. La structure s'est transformée en société coopérative où les salariés participent à la gouvernance, et compte aujourd'hui un restaurant, un service traiteur, un pôle de formation et un pôle culturel, réunis depuis 2020 au sein d'un même groupe économique et solidaire. Depuis sa création, près de 6 000 personnes ont suivi une formation chez Relais Formation, avec un taux de retour à l'emploi de 80 % revendiqué par la structure. Ce qu'on en retient : une activité construite sur trois décennies à partir d'un seul métier, la restauration, avant de se diversifier vers la formation et la culture dans le même quartier.

Le Groupe Ares, l'insertion par la logistique et le bâtiment (né en 1991, implanté en Seine-Saint-Denis)

Le Groupe Ares, association pour la réinsertion économique et sociale, s'est donné pour vocation principale de favoriser le retour à l'emploi de personnes en situation d'exclusion depuis 1991. Le groupe revendique aujourd'hui plus de 20 établissements répartis en France, plus de 20 000 bénéficiaires accompagnés depuis sa création et plus de 450 salariés permanents recrutés. Plusieurs de ses structures sont implantées en Seine-Saint-Denis, notamment à Aubervilliers et à Pantin, où le groupe organise des programmes d'insertion dans le numérique, la logistique et l'accompagnement vers l'emploi, aux côtés d'agences locales d'insertion du département. Ce qu'on en retient : une organisation qui a construit, sur plus de trente ans, un ensemble de structures économiques réelles (logistique, bâtiment, numérique) plutôt qu'une seule activité, pour multiplier les postes accessibles aux personnes qu'elle accompagne.

PAM !, une entreprise à but d'emploi aux Quatre-Chemins (Pantin, depuis 2024)

L'expérimentation nationale « Territoires zéro chômeur de longue durée », créée par la loi n° 2016-231 du 29 février 2016 puis étendue par la loi n° 2020-1577 du 14 décembre 2020, permet à des territoires habilités de créer des entreprises à but d'emploi (EBE), qui embauchent en contrat à durée indéterminée des personnes privées durablement d'emploi pour des activités utiles au territoire. Le quartier des Quatre-Chemins, à Pantin, en Seine-Saint-Denis, devient en 2024 le premier territoire du département habilité à mener cette expérimentation, avec le soutien du conseil départemental, de l'intercommunalité Est Ensemble et de la ville. L'entreprise à but d'emploi qui y est créée, PAM !, organise ses activités autour de plusieurs pôles (restauration, solidarité, couture et réemploi textile, services aux professionnels), dans un quartier où le taux de chômage de longue durée atteignait 28 % en 2022. Ce qu'on en retient : une activité créée à partir d'un dispositif public expérimental, et non d'une initiative individuelle isolée, pour répondre à un chômage de longue durée constaté localement.

Ce que ces parcours ont en commun

Ces cinq histoires n'ont ni le même âge ni la même taille, mais elles partagent des traits qui reviennent aussi dans la littérature sur l'entrepreneuriat social.

Un ancrage local fort, souvent lié à un bâtiment ou à un quartier précis

Aucune de ces structures n'a démarré dans un lieu neutre ou interchangeable. Simplon.co s'installe dans une ancienne usine de Montreuil, Baluchon dans une cuisine municipale désaffectée au cœur d'un quartier en rénovation urbaine, Le Relais dans un quartier de Pantin où son fondateur travaillait déjà comme éducateur, PAM ! dans un périmètre précis des Quatre-Chemins défini par l'expérimentation nationale. Cet ancrage n'est pas accessoire : il conditionne souvent l'accès à un local à un coût accessible, la connaissance fine des besoins d'un territoire et la confiance d'une collectivité locale ou d'un bailleur.

La création d'emplois, pas seulement l'innovation

Ces cinq organisations ne se définissent pas d'abord par un produit ou une technologie, mais par le nombre de postes qu'elles ouvrent à des personnes qui en étaient éloignées : plusieurs dizaines de personnes en contrat d'insertion pour Baluchon, plus de 20 000 bénéficiaires cumulés pour le Groupe Ares depuis 1991, des postes en contrat à durée indéterminée pour les personnes recrutées par PAM !. L'indicateur de réussite mis en avant par ces structures elles-mêmes est presque toujours un nombre de personnes formées, embauchées ou accompagnées, plutôt qu'un chiffre d'affaires ou une valorisation.

Une hybridation des ressources, rarement un seul financeur

Chacune de ces structures combine plusieurs types de ressources : vente de services ou de produits (formation facturée à des employeurs pour Simplon.co, prestations de restauration pour Baluchon et Le Relais, prestations de logistique pour le Groupe Ares), subventions publiques liées à un agrément d'insertion ou à une expérimentation nationale, et parfois mise à disposition d'un local par une collectivité. Cette combinaison, que la recherche sur l'économie sociale appelle hybridation des ressources, répartit le risque financier entre plusieurs sources plutôt que de le faire reposer sur une seule : une subvention qui diminue n'interrompt pas nécessairement l'activité si une part suffisante des revenus provient de ventes réelles.

Le rôle du parrainage et des pairs dans un parcours d'entrepreneur social

Aucune des cinq histoires racontées plus haut ne s'est construite seule. Les porteurs de projet de l'économie sociale et solidaire s'appuient, à des degrés divers, sur un accompagnement et sur des échanges avec d'autres entrepreneurs confrontés aux mêmes difficultés.

Mentorat, mise en réseau et échanges entre pairs

Les structures d'accompagnement spécialisées dans l'entrepreneuriat social proposent le plus souvent une combinaison de conseils individualisés, de formations collectives et de mise en relation avec d'autres porteurs de projet confrontés aux mêmes choix : modèle économique hybride, gouvernance partagée, recrutement de personnes éloignées de l'emploi. Ces échanges entre pairs permettent à un porteur de projet de confronter ses hypothèses à l'expérience d'une personne qui a déjà traversé une étape similaire, qu'il s'agisse d'un premier recrutement, d'une recherche de local ou d'une demande d'agrément. Le mentorat, au sens où un entrepreneur plus expérimenté suit dans la durée un porteur de projet plus récent, complète les formations collectives et les appuis méthodologiques proposés par les structures d'accompagnement.

Des programmes longs pour structurer le projet avant la création

Les dispositifs d'accompagnement à la création d'activités d'utilité sociale couvrent plusieurs étapes, de l'émergence de l'idée jusqu'à la consolidation de l'activité : des programmes courts de quelques mois pour valider la pertinence d'une idée et son potentiel social et économique, puis des programmes plus longs, de six à vingt-quatre mois, qui incluent un suivi individuel, du mentorat, des formations et une mise en réseau avec d'autres porteurs de projet. L'enjeu de ces parcours longs n'est pas seulement technique : il s'agit aussi de permettre au porteur de projet de travailler sa posture, ses compétences et sa capacité à tenir dans la durée, des dimensions que les cinq parcours racontés plus haut évoquent chacun à sa manière, que ce soit par l'appui d'une ville, d'un groupe d'insertion ou d'un comité local pour l'emploi.

Un territoire comme la Seine-Saint-Denis concentre des acteurs qui se connaissent entre eux

Plusieurs des structures présentées plus haut se croisent concrètement sur le terrain : Baluchon a accompagné d'autres projets de transition alimentaire nés dans le même département, Le Relais mutualise certaines fonctions avec d'autres structures d'insertion, et le Groupe Ares anime des agences locales d'insertion aux côtés d'autres organismes de Seine-Saint-Denis. Cette proximité géographique facilite les échanges entre pairs, les recommandations informelles et, parfois, la mutualisation de locaux ou de compétences entre structures voisines, sans qu'il s'agisse d'un réseau organisé unique.

Comment lire un parcours d'entrepreneur social sans se tromper : le biais du survivant

Les cinq histoires racontées plus haut ont toutes abouti à une structure encore active au moment de la rédaction de cette page. Cette sélection n'est pas neutre, et elle mérite d'être lue avec cette limite en tête.

Le biais des survivants, une notion à connaître avant de s'inspirer d'un exemple

Le biais des survivants est une forme de biais de sélection qui consiste à surévaluer les chances de succès d'une initiative en concentrant l'attention sur les cas ayant réussi, qui sont des exceptions statistiques, plutôt que sur un échantillon représentatif de l'ensemble des tentatives. Appliqué à l'entrepreneuriat, ce biais pousse à conclure, à partir d'un petit nombre de structures connues et encore actives après dix ou trente ans, que leur méthode fonctionne en général, alors que l'historique complet des tentatives comparables, y compris celles qui ont fermé, n'est pas connu du public. Les structures qui ferment communiquent rarement sur leur propre histoire, ce qui accentue le déséquilibre entre les parcours visibles et les parcours réels.

Des chiffres récents sur la survie des entreprises en quartier prioritaire

Une étude de Bpifrance Le Lab sur l'entrepreneuriat dans les quartiers prioritaires apporte un élément de nuance utile : le taux de pérennité des entreprises trois ans après leur création y est de 77 %, un chiffre proche, voire légèrement supérieur, à celui mesuré hors quartier prioritaire (74 %). Ce chiffre global ne dit cependant rien du taux de survie à dix ou vingt ans des structures d'entrepreneuriat social en particulier, ni du nombre de tentatives qui n'ont jamais atteint la taille des cinq parcours présentés plus haut. Lire un parcours réussi comme une preuve que la méthode suivie garantit un résultat comparable revient à ignorer toutes les tentatives, menées dans des conditions semblables, qui n'ont pas abouti.

Un parcours raconté n'est pas une méthode garantie

Chacune des cinq histoires présentées plus haut combine des circonstances particulières : un local mis à disposition par une ville, une expérimentation nationale habilitée sur un périmètre précis, un fondateur déjà connu d'un quartier. Reproduire un parcours à l'identique, sans tenir compte de ces circonstances locales, ni du nombre de projets comparables qui n'ont pas atteint ce résultat, expose à une déception évitable. Le dispositif des emplois francs et celui des zones franches urbaines - territoires entrepreneurs, cités dans d'anciens parcours médiatisés, ne sont plus mobilisables pour une activité créée en 2026.

Les questions qu'on pose souvent sur l'entrepreneur social

Sources officielles citées

Ce guide fait partie d'un ensemble plus large : retrouvez la vue d'ensemble des dispositifs, des financements et des parcours pour entreprendre dans les quartiers et dans l'économie sociale et solidaire.